La tradition sacrée des Huichols se transmet oralement, de génération en génération : tradition orale et aucune langue écrite, chez les Huichols. Analphabète, le Huichol n’a nul écrit nulle part. Alors, quand la tradition ne sera plus respectée, lorsque ces Indiens oublieront les secrets transmis oralement, le peuple Huichol sera alors destiné à disparaître. C'est pourquoi, leurs oeuvres d'art, des tableaux de laine principalement, sont beaucoup plus qu'une expression esthétique : ils expriment leur connaissance et leur croyance spirituelle. Les indiens Huichol sont encore de nos jours persuadés que s’ils délaissaient leurs offrandes aux dieux - et ces tableaux sont des offrandes, le Monde s’écroulerait dans les jours qui suivent.

« Nous vivons tous de la Terre et du Soleil et de l’Eau et du Feu. Le Soleil, la Pluie, le Feu et le Vent, eux seuls peuvent détruire le monde en peu de temps. Telle est notre croyance ». Extraites d’une profession de foi, ces mots Huichol nous montrent réunies toutes les divinités de ce indiens et nous éclairent sur l’extrême dualité de leur spiritualité : la nature est source de vie, mais elle détient aussi le terrible pouvoir de destruction et de mort… Lumières et ténèbres, tendances créatrices et destructrices cohabitent en chaque dieu Huichol. D’où leur pensée que la création, la survie et la stabilité du monde sont basés sur un équilibre, celui fondamental des éléments : sans cet équilibre, toute forme durable de vie serait impossible. Equilibre entre le bon et le mauvais (le bien et le mal sont des notions religieuses, pas spirituelles). « Force est de constater qu’en suivant scrupuleusement les doctrines traditionnelles, en répétant les actions, les rites et les gestes fixés par les modèles mythiques, les Huichol ont survécu, au cours des siècles, à toutes les catastrophes et calamités » remarque un observateur.

Chaque année, les Huichols font un pèlerinage dans la région de Real de Catorce, ancien village minier près de San Louis Potosi. Ils vont ainsi recueillir le peyotl, un cactus qui pousse à l’état sauvage dans les déserts du Nord : c’est la manifestation culturelle la plus complexe et la plus archaïque de l’Amérique indienne. C’est un voyage initiatique à la Terre des ancêtres et des dieux, un voyage aux sources de la tradition et de la vie. Le but suprême de ce cheminement est de satisfaire la volonté des dieux, d’attirer leur bienveillance et d’assurer ainsi la fécondité de la Terre. Leur pélerinage, c'est un retour initiatique à Wirikota, le lieu où naquirent simultanément le Soleil, le Cerf et le Peyotl, afin de clore un cycle et de pouvoir en recommencer un autre. Ils vénèrent ce désert et le considèrent comme le centre du Monde.

Les Huichols cherchent l'assistance des forces de la nature à travers un cycle compliqué de cérémonies pour assurer le succès des récoltes et de leur propre survie. Ils sont représentants d'une tradition chamanique précolombienne qui fonctionne encore d'après les cérémonies de leur passé éloigné. Ils s'efforcent encore de garder leur culture vivante. Dès l'enfance, ils apprennent à communiquer avec le monde de l'esprit. Ils vivent pour la plupart selon leurs traditions ancestrales, grâce à la poursuite de rites millénaires. Ils ont gardé leur foi chamanique et leur vision d'un monde animiste - tout a une âme : végétaux, minéraux, animaux, humains, d'où le matérialisme est exclu. Ils vivent de chasse et d'agriculture, en relative auto-suffisance. Ils observent beaucoup la nature et les phénomènes naturels, interprêtant et transposant leurs observations sur un plan culturel et mythique.

 par Philippe Descola

A force de se prendre pour le « centre du monde », l’homme, cet animal, a introduit une distance irréductible entre lui et la nature. Tous les hommes ? Non. D’autres hommes ont pensé leur rapport avec la nature, avec les « non-humains » sans opérer ce dualisme nature et culture. Le naturalisme, c’est l’idée que seuls les humains sont dotés d’une intériorité, d’une âme. Les autres existants – plantes, roches, végétaux, animaux – en seraient privés… Or, sur le plan physique, le corps ou l’organisme de l’humain n’offre rien de singulier puisqu’il est gouverné par les mêmes lois physiques que les non-humains. Certains peuples vivent le monde d’une façon si différente de la nôtre et entretiennent des rapports sociaux avec les animaux et les plantes, développant avec un gibier ou un arbre des relations d’ « affinité », traitant un rocher, un cactus ou une ombre comme des personnes. L’animisme, c’est donc l’inverse du naturalisme : les « non-humains » sont dotés d’une intériorité de même nature que celle des humains et mènent, comme eux, une vie culturelle et sociale.

La séparation de l’homme et de la nature s’est faite par étapes : la première remonte aux Grecs, avec l’invention de la nature comme un objet d’enquête qui n’est plus soumis aux caprices divins, mais à des lois élucidables qui rendent la nature prévisible. Le christianisme marque la deuxième étape avec la transcendance, qui suppose à la fois l’extériorité du créateur et celle de l’homme par rapport au monde, puisque Dieu lui aurait réservé un statut spécial… La troisième étape, c’est la révolution scientifique au 17ème siècle : une manière de « cadrer » le monde apparaît avec des inventions comme le microscope, le télescope, mais aussi la peinture de paysage La nature devient alors autonome puisque entièrement observable.

L’équilibre a été peu à peu rompu entre l’homme et la nature : on a coutume de dire que la façon dont on traite les humains est un indicateur du regard que l’on porte sur la nature... Mais une utilisation «prédatrice» des ressources naturelles a comme corollaire une utilisation « inhumaine » des hommes. Tout est lié.

L'anthropologue Alberto Salza se balade dans le désert à pied, en bus et en rêve. Guidé par Max, un chamane urbain, il recherche sur le territoire des indiens Huichol l'empreinte du Cerf bleu.
 
 

(...) Nous attendons Félix et il pleut des cordes. Félix est cet homme-autobus qui relie Charcas [à 400 km au nord-ouest de Mexico, dans l'Etat de San Luis Potosí] et Wadley, deux pueblos (villages) de la Sierra Madre orientale, au Mexique. Félix appartient au monde mathématique des propositions indécidables : il est A et n'est pas A, il est vrai et faux, il passe et ne passe pas. "Si nous sommes mardi aujourd'hui, alors il passe presque toujours", affirme Aldo, un rescapé de la catastrophe consumériste qui se balade à pied dans le désert pour expier. En attendant, il déplie un bout de tissu en guise d'abri. Nous arrivons de Laguna Seca, où est installée depuis l'an 1600 une distillerie de mescal, cet alcool meurtrier que l'on tire du maguey, un agave sauvage. On dirait une forteresse espagnole du temps de la Conquista. A l'intérieur, rien ne semble avoir changé depuis, si ce n'est un tracteur auquel est reliée l'énorme meule (d'époque) qui extrait le liquide de la plante. Sur le mur est écrit : "La tequila, c'est pour les demoiselles ; le mescal, c'est pour toi." Nous en achetons un gallon (3,78 l). Dehors, le plan architectural est le suivant : à droite, la distillerie ; au centre, l'église ; à gauche, le siège des Alcooliques anonymes. C'est le cycle de la réincarnation, la malédiction du samsara bouddhiste. Nous nous mettons à boire pour de vrai. Faire ce voyage, c'est un peu comme écraser un oeuf d'une seule main : c'est facile, mais on s'en met partout. Nous sommes partis de Mexico. Au Terminal central de autobuses del Norte, nous avons pris le car pour Matehuala, en direction du Texas. Plus de huit heures à ne rien faire, le nez collé à la vitre, on se croirait dans Sur la route [de Jack Kerouac]. A Matehuala, nous avons droit au taxi local (le dernier bus étant déjà parti). Dans les montagnes, nous passons par le tunnel Ogarrio, pour déboucher sur le bassin de mines d'argent abandonnées qui entoure la ville fantôme, mais ressuscitée depuis peu, de Real de Catorce. Vous connaissez le film The Mexican ? C'est ici qu'il a été tourné, avec Brad [Pitt] et Julia [Roberts], dont les ruelles délabrées se souviennent encore. Après avoir rempli nos sacs à dos de tortillas [galettes de farine de maïs ou de blé] et de viande séchée, nous explorons à pied les couloirs montagneux, frôlant le volcan Cerro Quemado. C'est là que se trouve le Wirikuta, le territoire sacré des Indiens Huichols [ou Warrírika]. Longeant le fleuve Matanzas (c'est-à-dire "Massacres" : on ignore lesquels, peut-être parce que personne n'y a survécu), nous avons cherché des peintures rupestres. Toujours à pied, nous sommes parvenus deux jours plus tard à Vigas de Coronado. Là, il existe un minuscule centre commercial où, en vrais Mexicains, nous avons pris de la bière glacée et des pommes de terre. Je me souviens d'un mur éblouissant, très blanc, sur lequel figurait une énorme madone. Comme semblait l'indiquer l'enseigne fluorescente, c'était l'entrée du Billar de los Amigos (le Billard des amis). De là, après deux heures de semi-désert broussailleux, on arrive à Wadley, où se trouvent de petits hôtels et des restaurants pour rancheros. On y a trouvé un véhicule tout-terrain, pour rejoindre Guadalupe Victoria. Nous voulions faire le trajet à pied, mais il pleuvait comme jamais. Après avoir visité les environs de Victoria, nous avons poursuivi jusqu'à Charcas, pour ensuite rejoindre Laguna Seca, y attendre Félix et achever notre périple à Wadley. Si vous voulez avoir une idée du parcours, ouvrez la carte et localisez Laguna Seca. C'est là, sur la route de terre, que j'ai pour mission d'intercepter un improbable convoi. Je suis debout sous la pluie, enroulé dans un manteau genre camouflage. Seule une automobile s'est dirigée vers nous, mais, en me voyant, ses deux occupants ont freiné et jeté quelque chose par la fenêtre avant de rebrousser chemin. "Ils t'ont pris pour un barrage militaire", dit Aldo. "J'ai presque envie de ramasser ce qu'ils ont jeté. Comme ça, on pourra se fumer quelque chose." Il doit renoncer, trop occupé qu'il est à essayer d'allumer un feu de broussailles. C'est le déluge, et Aldo veut un feu ! Il y passe des heures. "Les Indiens Huichols viennent ici en pèlerinage pour recueillir le peyotl", dit-il, alors que de petites flammes commencent à stabiliser notre taux d'humidité. "Ils appellent le feu tatewari, 'Notre Grand-Père'. Pour eux, il connaît toutes les histoires, il est au centre de l'espace rituel. Il est infiniment protecteur." Nous jetons tous une petite branche mouillée dans le feu. La flamme s'anime un peu. Et voilà : nous nous sommes mêlés aux ancêtres. "Le feu, les ancêtres et les histoires sont liés : ils sont tous fuyants, et leur statut est incertain", dis-je en bon anthropologue. "Nous aussi", répond Hiram, le jeune photographe, en avalant une gorgée d'eau de pluie et de mescal. Un Huichol nous a expliqué que, du 5 juin, jour de la Fête-Dieu, au 4 octobre, fête de saint François d'Assise, se déroule wattûkaripa, "la Nuit de l'année". C'est la saison des pluies, pendant laquelle toute activité est suspendue. "Au coucher du soleil, la mesa est renversée. Elle sera redressée à l'aube, quatre mois plus tard", a-t-il dit, faisant allusion à la lourde table d'où les autorités des Huichols exercent leurs fonctions. Nous aurions dû l'écouter attentivement et tout arrêter là. Les Huichols connaissent cinq directions : les quatre traditionnelles, plus le centre. C'est là que nous aurions dû rester, au centre. Nous étions arrivés de Guadalupe Victoria, un trou perdu au pied d'un massif montagneux qui porte un nom menaçant : los Picachos [les Pics]. Un chasseur de serpents à sonnettes (ici, on les mange : ils soulagent, paraît-il, les rhumatismes) nous a accueillis en disant : "Vous allez dans les Picachos ? Vous savez, là-bas, c'est la fin de la civilisation." Et il s'est mis à écorcher ces sales bêtes venimeuses. Maintenant, je regarde autour de moi, cherchant des issues de secours. Je vois un panneau qui indique : "Barrage de Santa Gertrudiz : 17 km". Une centaine de mètres plus loin, un autre : "Barrage de Santa Gertrudiz : 16 km" : une contraction spatio-temporelle, en somme, à travers laquelle on pénètre dans l'univers parallèle de don Pedro Rivera González. Il s'agit de deux constructions en terre crue, sur une surface d'environ 4 m sur 8. L'une tient lieu de chambre à coucher, avec un bel autel à la Virgen de Guadalupe recouvert de fleurs en plastique. L'autre abrite la cuisine, où les flammes du foyer se mêlent aux lumières diagonales provenant des brèches que les pluies ont creusées entre les murs et le toit. C'est surtout ici que la vie se déroule, au milieu de la fumée et de six chats rouquins. Deux chiens de berger veillent sur les trente et une chèvres qui donnent un peu de lait et de fromage. Outre un panneau publicitaire (la bière Carta Blanca), l'autre élément décoratif est une meule en fonte, de marque Estrella et de couleur rouge, qui sert à broyer le maïs pour en faire les tortillas, aliment de base des Mexicains. Dans la cuisine, dans les latrines, sur les habits, sur les mains, partout règne l'odeur douceâtre du maïs. D'ailleurs, don Pedro vit pour le maïs. Vous pouvez le rencontrer, du matin au soir, assis à contempler son champ. Le maïs, il le voit pousser, lui. Plant par plant. A l'arrière de la maison, le reste de ses biens : une machette Collins made in USA, réduite aux dimensions d'un couteau aiguisé depuis des siècles ; deux bâts pour les ânes ; deux brouettes (l'une permettant de dormir devant le champ) ; une houe de marque Papagayo (The American Fork & Hoc Co) ; une pelle et une hache-pioche ; enfin, un instrument pour faire des cordes en fibre à partir du cactus lechugillo. A une branche d'arbre est accrochée une sandalette d'enfant qui attend sa pareille. Lorsque nous arrivons, don Pedro est content. "Ici, on se parle et on se répond", dit-il. Il nous oblige à manger des figues de Barbarie rouges et jaunes. Nous lui achetons un peu de café soluble, du sucre, quelques oignons. Nous le ravitaillons d'une grosse pinte de Coca-Cola comme on n'en vend qu'au Mexique - son unique vice. En contrepartie, il nous raconte comment il a vu les troupes de Pancho Villa, et (peut-être) le révolutionnaire lui-même. "Nos femmes s'enduisaient les mains et le visage de liquides végétaux, dit-il, de sorte que, quand les révolutionnaires les attrapaient, elles disaient qu'elles étaient malades. Plus personne ne posait la main sur elles." Don Pedro a travaillé dans les champs des latifundistes et dans les mines, en échange de quoi on lui permettait d'acheter une galette par jour. Il nous conseille de voir la demeure du latifundiste, abandonnée après la distribution des terres aux paysans (don Pedro est fier de son "bout de papier"). Après une petite heure de chemin, nous nous retrouvons au beau milieu de ruines désolées. Autour de nous paissent des chevaux redevenus sauvages. Au coucher du soleil, don Pedro, toujours vigilant, surveille encore son maïs. "Don Pedro, qu'est-ce que vous êtes en train d'attendre ? - No espero nada [Je n'attends rien]", dit-il. Puis il sourit. Nous utilisons sa maison comme base. Dans un premier temps, nous allons à la découverte des peintures rupestres, dans des cavernes perdues et des rochers inaccessibles. La vallée de Guadalupe Victoria semble se trouver sur la route du pèlerinage des Huichols dans le Wirikuta. Ils parcourent plus de 500 km à pied pour trouver le peyotl.
Quant à nous, nous marchons vers les Picachos, au milieu d'un semi-désert de buissons. Nous sommes guidés par Max, le chaman urbain. A Wadley, Max fait le pain pour le
pueblo

. Pour nous, il est le marraakame, "celui qui porte le cerf", celui qui prend le nom du Cerf-Peyotl, en partage la nature et le porte en lui. Pour les Huichols, le peyotl est l'empreinte du Cerf bleu. Il existe sept espèces de peyotl bénéfiques et une espèce maléfique, celle qui porte des épines : la différence se perçoit dans les subtiles nuances de couleur de la pulpe. Celles-ci correspondent aux cinq couleurs du maïs (le chiffre cinq est magique) et à deux couleurs liées aux origines. "Le maïs nourrit le corps ; le peyotl nourrit la conscience", dis-je à un Huichol devant qui j'étale ma culture anthropologique. "Ce que tu dis n'est pas complètement faux, répond-il, mais, en réalité, tu ne sais pas de quoi tu parles." C'est alors que le Cerf-Peyotl trouve chacun de nous (il doit en être ainsi). Nous l'amenons dans quelques grottes. Passons devant un rancho, deux maisons en adobe, une charrette de pionnier. On nous offre du fromage et des tortillas. Nous nous installons dans les cavernes. Je ne mâche pas le peyotl : il me suffit de regarder la petite amie de Max en train de tricoter du macramé. Félix, enfin, nous ramène à Wadley, d'où nous repartons pour Real de Catorce en camionnette (une fantasmagorique Jeep Willis, vestige de la Seconde Guerre mondiale). A la gare de Wadley, où un panneau indique : "Mexico City 680 km - Laredo, Texas 600 km", je vois un train de 118 wagons (du type Santa Fe et Union Pacific) avec, accrochés dessus, des clandestins fantomatiques venant du Guatemala. Wadley est un paysage d'esprit ranchero. C'est là que ma femme fut transformée en doña Gabriela. Après avoir brisé le coeur d'une intéressante série de poivrots de carrefour (ils lui offraient à boire, mais elle devait refuser dédaigneusement ; du coup, c'est moi qui vidais les bouteilles), elle a rencontré dans un magasin le ranchero de sa vie. Grand, la moustache tombante, le regard triste du bandolero fatigué, il se tenait dans un coin, une bière à la main. Il était 10 heures du matin. Il s'est levé, a effleuré la main de ma femme et lui a dit, en posant un doigt sur son grand chapeau : "Doña Gabriela, m'accorderiez-vous l'honneur d'un corrido ?" Elle a semblé embarrassée (elle ne se rendait absolument pas compte que le corrido en question était une danse de ranchero typique, du genre fandango), mais émue. Le temps d'un instant, ce fut l'amour. Nous l'avons rencontré de nouveau le même soir. Il tenait à peine debout, pissant toute sa bière, ânonnant des chansons, et il avait envoyé son cheval au diable. Doña Gabriela eut les larmes aux yeux : c'étaient les reflets des millions d'étoiles qui constellent la nuit dans le désert mexicain. Comme on dit ici : "Sur la Lune est dessiné le visage du coyote."

Si le réalisme moderne cherche à reproduire la réalité du monde visible, l'art Huichol tente de révéler l'invisible. "0n ne reproduit pas la réalité, on crée une réalité : celle de la pensée magique. Celui qui, dans cet art, veut devenir un créateur, doit baigner dans la vision mythique afin de pouvoir représenter une réalité invisible et magique. Magique, car la création de l'homme doit pouvoir attirer et abriter aussi bien l'énergie spirituelle de l'homme que celle des dieux qu'il représente."

L'art huichol obéit à la nécessité pour son créateur, de communiquer un message important qui bouleverse son cœur rempli de foi, de douleur ou de joie. Les tableaux témoignent de ce que l'artiste arrive à voir à travers son miroir intérieur poli par l'expérience sacrée. Les formes surgissent de son cœur qui est, selon leur tradition, un livre de peintures qui permet à l'artiste d'entrer en contact avec la mémoire accumulée par les Ancêtres.

Le symbolisme des objets d'art est en rapport avec les travaux et les changements de saison ( récolte, saison des pluies…), ou bien fait allusion à des événements intimes comme un rêve inquiétant, la naissance ou la mort d'un enfant. Chaque œuvre est unique. Les tableaux de laine racontent et interprètent les légendes et les exploits des ancêtres, immortalisant ainsi la mythologie de leur peuple, et témoignant du mode de vie, des croyances.

Les motifs utilisés sur les costumes, et les offrandes ont pour objet d'attirer l'attention favorable, voire la présence des ancêtres, expriment des demandes aux divinités, des remerciements, caractérisent les croyances et les actes de la vie quotidienne. Cette expression permanente se retrouve dans toutes les formes de leur patrimoine culturel et artistique : rituels, offrandes, pèlerinages, chants, danses.

Originalités d'autant plus séduisantes au regard étranger que les Huichol savent transformer les objets du quotidien en objets d'arts par le biais de leur signification religieuse. Calebasses, chapeaux, bâtons, flèches, instruments de musique, vêtements, bijoux, masques de perles, tableaux de laine, deviennent les signifiants d'une pensée complexe qui se concrétise esthétiquement.

L'art Huichol est un excellent moyen d'entrer en contact avec la culture de ce peuple. Le premier regard du spectateur est attiré par les couleurs et les formes qui donnent à ces œuvres un esthétisme incomparable. Puis, en se rapprochant vient la découverte des techniques employées où les fils de laine sont patiemment agencés sur les tableaux. A ce stade, l'expression artistique originelle échappe encore. La culture Huichol souligne avant tout l'importance de la vision extatique et des symboles idéographiques qui se rapportent à l'expression d'une mémoire ancestrale collective.

Certains artisans indigènes se sont éloignés de leur milieu natif et fabriquent des objets pour le marché touristique qui sont dépourvus de sens religieux ou personnel. On voit déjà poindre sur le marché des oeuvres avec des motifs n’ayant rien à voir avec la culture Huichol : motifs pré-hispaniques, calendrier aztèque, drapeau du Mexique ou des USA, pyramides Incas... et bientôt, reproduction de tableaux de Picasso ou Matisse et la Tour Eiffel...

D'autres s'efforcent de revendiquer leur identité et de cultiver leur sensibilité première, trop souvent sacrifiée à la nécessité de produire leurs œuvres en grande quantité pour pouvoir survivre. Pour l'artiste Huichol, il s'agit de suivre, et d'incarner par ses œuvres et ses offrandes, l'exemple des créateurs. L'artiste incorpore à ses tableaux les symboles idéographiques utilisés dans les offrandes sacrées, tout en inventant des formes, des rythmes, des compositions et des contrastes de couleurs qui lui sont particuliers.

L'expression idéographique de sa culture est un moyen de défendre la pensée indigène qui donne un sens à sa vie personnelle. Sa lutte intérieure s'extériorise dans les figures de ses tableaux, riches de mouvements, de magnétisme et de polarisation. Les niveaux d'expression de l'artiste huichol varient selon sa compréhension et sa vision personnelle des mythes. Son inspiration provient de sa participation directe dans les mystères traditionnels : les pèlerinages de plusieurs semaines pour rejoindre les lieux de culte (lacs, sources, grottes et montagnes), les veilles de plusieurs nuits de suite, les danses et drames religieux. Ceci exige qu'il s'identifie avec l'aspect caché des choses.

Ainsi, on dit que le marakame, chamane qui possède la connaissance, perçoit la terre qu'il foule comme étant une personne et qu'il peut donc s'entretenir avec la Mère la Terre. Dans la relation avec l'autre, il recherche le cœur à cœur. C'est la possession du cœur spirituel ou iyari qui rend cette vision possible et, pour l'acquérir, le Huichol doit apprendre à contrôler son corps, dominer ses appétits et purifier son esprit des pensées qui pourraient déformer sa vision et entacher sa conscience. Il faut qu'il dépasse sa condition humaine pour voir avec l'esprit.

Si d'autres groupes indigènes ont accepté de se convertir à la religion catholique, de nombreux paramètres ont empêché la nouvelle religion de prendre pied chez les Huichol. Bien que vers 1720, soit deux siècles après la conquête du Mexique, les conquistadors et les missionnaires considèrent que toutes les terres de la Sierra Madre ont été conquises, et converties à la nouvelle religion, il reste cependant une exception : les terres et les communautés des Huichol. Grâce à de nombreux paramètres qui ont joué en leur faveur : l'hostilité du relief (des vallées encaissées, des cayons vertigineux), l'absence totale de routes et chemins dans cette Sierra, (sauf les petits sentiers indiens), et surtout le refus entêté, de la part des Huichol, d'abandonner leur habitat familial dispersé et indépendant (en petites communautés appelées "ranchos, ou rancherias"), en faveur de plus vastes regroupements.

Les rares misssionnaires qui ont réussi à entrer en contact avec des communautés Huichol ont vainement essayé de les convertir aux dieu, rituel, cérémonie et mythe chrétiens . Ils n'ont pas réussi à supplanter les pratiques spirituelles pré-hispaniques des Huichol, (qui vivaient dans la Sierra Madre bien avant l'arrivée des Aztèques), et rien de réellement fondamental n'a affecté leur culture (légendes, mythes, ancètres) et leur spiritualité polythéïste animiste.


Chaque année, les Huichols entreprennent un « pélerinage » de 700 kilomètres pour aller récolter un cactus hallucinogène, le peyolt sacré, qui pousse à l’état sauvage dans les déserts du Nord : c’est le pélerinage culturel le plus complexe et le plus archaïque de l’Amérique indienne. C’est un voyage initiatique à la Terre des ancêtres et des dieux, un voyage aux sources de la tradition, aux sources de la vie.


Le but suprême de cette marche est de satisfaire la volonté des dieux, d’attirer leur bienveillance et d’assurer ainsi la fécondité de la terre. En parcourant chaque année le chemin du peyolt et en célébrant les rites fixés par les dieux, les Huichols revivent un événement primordial de leur religion et leur histoire. Le voyage rituel à la Terre du peyolt a une importance capitale pour la conservation des éléments les plus archaiques de la cuture huichol : il déclenche chaque année un vaste mouvement d’idées, d’activités, d’échanges, où s’expriment les divers aspects de la vie et de la tradition indienne.


Le pélerinage est vécu à différents niveaux, mythologique, historique, social et économique, tant par l’individu que par sa communauté. « Nous allons chercher la vie, nous allons chercher plus de vie », disent les Indiens en évoquant leur marche. La vie, c’est le maïs, nourriture de base, fin ultime vers laquelle tendent toutes les prières et les cérémonies : le but ultime du pélérinage est en effet d’assurer, grâce aux rites du peyolt, la fécondité de la terre. Le pélerinage est un acte de foi qui renforce les liens ethniques et culturels entre les membres de la communauté : la tradition ancestrale est valorisée et elle conserve ainsi une étonnante vitalité.


C’est également un voyage initiatique : ceux qui ont atteint le degré d’initiation requis auront ainsi accès à la révélation. Les élus ou les chamans ont alors des visions décisives pour leur propre avenir et celui de leur communauté. A chaque étape, le soir, les indiens s’arrêtent et forment avec leurs paniers un cercle au centre duquel sera allumé un feu. Les flammes rendent alors sacré l’espace circulaire : le lieu profane est ainsi devenu temple

 

Les endroits où ils ont cueilli les cactus se sont ornés de flèches votives, de plumes, de chandelles et d’autres offrandes que les Huichols ont déposées avant de se disperser sur la vaste plaine à la recherche de la Plante de la Vie. Plus qu’ailleurs, il leur est facile, dans ces silences, dans ces solitudes désolées, d’intégrer le temps sacré des ancètres, de retrouver les activités de leurs pères chasseurs et ramasseurs, de revivre une phase ancienne, mais non oubliée de leur histoire. L’étrangeté du paysage et de la végétation, si différents de la sierra Huichol, accentue le sentiment d’ineffable mystère qui enveloppe ces hauts lieux de la tradition.


Le cactus, dont n’apparaît à la surface que l’extrémité, de forme arrondie et d’une couleur vert cendré, se confond à tel point avec le sol que seuls des yeux avertis peuvent en déceler la présence. Il pousse à l’ombre de l’étrange et agressif monde végétal qui recouvre d’un tapis bas et discontinu l’aride et caillouteuse contrée de Wirikota. Il vit tantôt en solitaire au pied d’un arbuste ou près d’un buisson épineux, tantôt en petites colonies.


Pour pouvoir remplir leurs grands paniers, les peyoteros passent en général trois jours à Wirikota. La quête du peyotl se prolonge parfois jusqu’au crépuscule. Lorsque les Indiens regagnent le campement, le soleil éclaire encore l’horizon sacré des collines et des montagnes où les dieux semblent attendre sur leurs autels un ultime hommage des hommes. Le désert vit alors une autre vie : à la clarté tardive de l’astre, les plantes de Wirikota tendent leurs épines pour capter l’humidité évanescente du soir.

L’un derrière l’autre, sous la conduite du chef de l’expédition, les Indiens descendent alors vers la plaine de Wirikota. Pour entrer dans ce lieu où, selon la tradition, les cactus « sont plus magiques que nulle part ailleurs », les chamanes demandent au dieu Cerf Huakuri la permission de franchir la dernière « porte » mystique, visible aux seuls élus. Les cérémonies, les prières, les privations ont purifié les pélerins : ils peuvent à présent pénétrer dans le sanctuaire de Wirikota. Ce lieu, célébré dans les mythes et évoqué dans les chants chamaniques, suscite en eux des échos profonds et immédiats. L’aride plaine apparaît à quelques initiés comme un « jardin fleuri » : des Huichol affirment avoir vu paître dans les horizons sacrés de Wirikota des troupeaux de cerfs, d’autres avoir aperçu des champs verts de maïs ondoyer au vent.


Tout prédispose les pélerins à percevoir, dans cette terre chargée de puissance et de magie, le merveilleux et le sublime : les récits des chamans, les apparitions que des Indiens racontent avoir eus, le souvenir des événements mythiques dont elle fut le théatre et qui chaque année est ravivé par le pélerinage.



 



Extrait de la "Lettre ouverte aux gouverneurs de l’Etat du Mexique" d’Antonin Artaud.


Oui, je crois en une force qui dort dans la terre du Mexique. C’est pour moi le seul lieu du monde où dorment les forces naturelles qui peuvent être utiles aux vivants. Je crois à la réalité magique de ces forces, comme on peut croire au pouvoir curatif et salutaire de certaines eaux thermales. Je crois que les rites indiens sont les manifestations directes de ces forces. Je ne veux les étudier ni en tant qu’archéologue, ni en tant qu’artiste, mais comme un sage au vrai sens du mot.
Et j’essaierai de me laisser pénétrer en toute conscience de leurs vertus curatives, pour le bien-être de mon âme
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Chaque année, au mois de janvier, et ce depuis quelques trois mille ans, un long pèlerinage mène les Huichols sur les Hauts Plateaux de la Sierra Madre, dans la région de San Luis Potosi, pour y cueillir le cactus sacré, le peyotl. Cette cueillette exige une abstinence ascétique et un jeûne total de cinq jours, la seule nourriture autorisée étant le peyotl cueilli l’année précédente. Effectuée selon des rites précis, elle se termine par une fête sacrée, la fête du peyotl dieu. Le pèlerinage du peyotl demande donc un état de pureté absolue. Lors du pèlerinage Huichol, les hommes ne partent pas à la recherche du peyotl : c’est lui qui les appelle. Le peyolt et le cerf sont intimement liés dans la divinité nourricière suprême, le peyotl est d’ailleurs censé pousser sur les traces que le premier cerf, Jiculi, a laissées en s’enfuyant. Le peyotl se ramasse selon un rite de cueillette très précis : jamais le premier, le remercier. Le deuxième, le saluer, creuser avec précaution tout autour, ôter délicatement son chapeau avec un couteau suisse ou n’importe quel objet tranchant, recouvrir la racine par petites poignées de terre, lui retirer tout doucement les cheveux… El Pelo. Enfin, glisser un premier quartier entre les dents et la joue.

Principal hallucinogène des Indiens Huichols, le peyotl est une petite plante de la famille des cactacées, qui croît lentement dans les déserts rocailleux des Hauts Plateaux du Nord du Mexique. Découvert en Europe à travers le récit des missionnaires espagnols qui lui attribuèrent des effets miraculeux puisqu’il permettait aux indiens de marcher des jours entiers sans alimentation, il fut cependant rapidement interdit à cause du rapport de certains chroniqueurs qui le définirent comme une plante diabolique dont la consommation était associée au cannibalisme. Son principe actif, la mescaline, est utilisé en Europe depuis la fin du siècle dernier, mais, à la différence des autres drogues, il ne semble pas provoquer d’accoutumance notable. Utilisé depuis la plus haute antiquité précolombienne afin de prédire l’avenir, de diagnostiquer et de soigner des maladies, et de satisfaire les bons et les mauvais esprits, il est, pour les Indiens, une plante sacrée, don des dieux du feu et du vent. Pour les Huichols qui l’utilisent pour ses propriétés hallucinogènes lors de séances de chamanisme, il fut donné par le Père Soleil quand il quitta la Terre pour le Ciel, afin de guérir les maux et blessures des hommes.

N’agissant que deux ou trois heures après son absorption, l’effet du peyotl peut durer plus de douze heures et produire des retours des années après, dans des circonstances particulières. Les manifestations hallucinatoires varient beaucoup selon les individus, et, chez un même individu, d’une séance à l’autre, selon la personnalité du sujet, sa disposition d’esprit, et les conditions dans lesquelles la «drogue» est administrée. Certains vont voir brusquement se modifier leur activité émotionnelle, et seront pris soudainement d’un fou-rire. D’autres vont subir une altération de leurs perceptions visuelles, auditives, et/ou gustatives. D’autres, encore, se renfermeront en eux-mêmes, afin de dialoguer avec Lui, le Peyotl, et résoudre leurs problèmes existentiels. D’autres, enfin, sombreront dans des songes dont il leur faudra se souvenir, car ils constituent un moment privilégié de rencontre entre l’homme et les dieux ou esprits, au cours desquels peut se révéler le mystère de leur relation.

Chez les Huichols, la cueillette du peyotl est une activité très religieuse exigeant une abstinence totale, notamment sexuelle, et qui lui permet de devenir un esprit afin de pénétrer dans le pays sacré par le chemin des "nuages bruyants".

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