L'anthropologue Alberto Salza se balade dans le désert à pied, en bus et
en rêve. Guidé par
Max, un chamane urbain, il recherche sur le territoire des indiens Huichol l'empreinte du Cerf bleu.
(...) Nous attendons Félix et il pleut des cordes. Félix est cet homme-autobus qui relie Charcas [à 400 km au nord-ouest de Mexico, dans
l'Etat de San Luis Potosí] et Wadley, deux pueblos (villages) de la Sierra Madre orientale, au
Mexique. Félix appartient au monde mathématique des propositions indécidables : il est A et n'est pas A, il est vrai et faux, il passe et ne passe
pas. "Si nous sommes mardi aujourd'hui, alors il passe presque toujours", affirme Aldo, un rescapé
de la catastrophe consumériste qui se balade à pied dans le désert pour expier. En attendant, il déplie un bout de tissu en guise d'abri. Nous arrivons de Laguna Seca, où est installée depuis
l'an 1600 une distillerie de mescal, cet alcool meurtrier que l'on tire du maguey, un agave sauvage. On dirait une forteresse espagnole du temps de la Conquista. A l'intérieur, rien ne semble avoir changé depuis, si ce n'est un tracteur auquel est reliée l'énorme
meule (d'époque) qui extrait le liquide de la plante. Sur le mur est écrit : "La tequila, c'est pour les demoiselles ; le mescal, c'est pour
toi." Nous en achetons un gallon (3,78 l). Dehors, le plan architectural est le suivant : à droite, la distillerie ; au centre, l'église ; à
gauche, le siège des Alcooliques anonymes. C'est le cycle de la réincarnation, la malédiction du samsara bouddhiste. Nous nous mettons à boire pour de vrai. Faire ce voyage, c'est un peu comme écraser un oeuf d'une seule main : c'est facile, mais on s'en met partout. Nous
sommes partis de Mexico. Au Terminal central de autobuses del Norte, nous avons pris le car pour
Matehuala, en direction du Texas. Plus de huit heures à ne rien faire, le nez collé à la vitre, on se croirait dans Sur la route
[de Jack Kerouac]. A Matehuala, nous avons droit au taxi local (le dernier bus étant déjà parti). Dans les montagnes, nous passons par le tunnel Ogarrio, pour
déboucher sur le bassin de mines d'argent abandonnées qui entoure la ville fantôme, mais ressuscitée depuis peu, de Real de Catorce. Vous connaissez le film The Mexican ? C'est ici qu'il a été tourné, avec Brad [Pitt] et Julia [Roberts], dont les ruelles délabrées se
souviennent encore. Après avoir rempli nos sacs à dos de tortillas [galettes de farine de maïs ou de blé] et de viande séchée, nous explorons à pied les couloirs montagneux, frôlant le volcan
Cerro Quemado. C'est là que se trouve le Wirikuta, le territoire sacré des Indiens Huichols [ou Warrírika]. Longeant le fleuve Matanzas (c'est-à-dire "Massacres" : on ignore lesquels, peut-être
parce que personne n'y a survécu), nous avons cherché des peintures rupestres. Toujours à pied, nous sommes parvenus deux jours plus tard à Vigas de Coronado. Là, il existe un minuscule centre
commercial où, en vrais Mexicains, nous avons pris de la bière glacée et des pommes de terre. Je me souviens d'un mur éblouissant, très blanc, sur lequel figurait une énorme madone. Comme
semblait l'indiquer l'enseigne fluorescente, c'était l'entrée du Billar de los Amigos (le Billard
des amis). De là, après deux heures de semi-désert broussailleux, on arrive à Wadley, où se trouvent de petits hôtels et des restaurants pour rancheros. On y a trouvé un véhicule tout-terrain, pour rejoindre Guadalupe Victoria. Nous voulions faire le trajet à
pied, mais il pleuvait comme jamais. Après avoir visité les environs de Victoria, nous avons poursuivi jusqu'à Charcas, pour ensuite rejoindre Laguna Seca, y attendre Félix et achever notre
périple à Wadley. Si vous voulez avoir une idée du parcours, ouvrez la carte et localisez Laguna Seca. C'est là, sur la route de terre, que j'ai pour mission d'intercepter un improbable convoi.
Je suis debout sous la pluie, enroulé dans un manteau genre camouflage. Seule une automobile s'est dirigée vers nous, mais, en me voyant, ses deux occupants ont freiné et jeté quelque chose par
la fenêtre avant de rebrousser chemin. "Ils t'ont pris pour un barrage militaire", dit
Aldo. "J'ai presque envie de ramasser ce qu'ils ont jeté. Comme ça, on pourra se fumer quelque chose." Il doit renoncer, trop occupé qu'il est à essayer d'allumer un feu de broussailles. C'est le déluge, et Aldo veut un feu ! Il y passe des heures. "Les Indiens Huichols viennent ici en pèlerinage pour recueillir le peyotl", dit-il, alors que de petites flammes
commencent à stabiliser notre taux d'humidité. "Ils appellent le feu tatewari, 'Notre Grand-Père'. Pour eux, il connaît toutes les histoires, il est au centre de l'espace rituel. Il est infiniment protecteur." Nous jetons tous une petite branche mouillée dans le feu. La flamme s'anime un peu. Et voilà : nous nous sommes mêlés aux ancêtres. "Le feu, les ancêtres et les histoires sont liés : ils sont tous fuyants, et leur statut est incertain", dis-je en
bon anthropologue. "Nous aussi", répond Hiram, le jeune photographe, en avalant une gorgée d'eau
de pluie et de mescal. Un Huichol nous a expliqué que, du 5 juin, jour de la Fête-Dieu, au 4 octobre, fête de saint François d'Assise, se déroule wattûkaripa, "la Nuit de l'année". C'est la saison des pluies, pendant laquelle toute activité est suspendue.
"Au coucher du soleil, la mesa est renversée. Elle sera
redressée à l'aube, quatre mois plus tard", a-t-il dit, faisant allusion à la lourde table d'où les autorités des Huichols exercent leurs
fonctions. Nous aurions dû l'écouter attentivement et tout arrêter là. Les Huichols connaissent cinq directions : les quatre traditionnelles, plus le centre. C'est là que nous aurions dû rester,
au centre. Nous étions arrivés de Guadalupe Victoria, un trou perdu au pied d'un massif montagneux qui porte un nom menaçant : los Picachos [les Pics]. Un chasseur de serpents à sonnettes (ici,
on les mange : ils soulagent, paraît-il, les rhumatismes) nous a accueillis en disant : "Vous allez dans les Picachos ? Vous savez, là-bas, c'est
la fin de la civilisation." Et il s'est mis à écorcher ces sales bêtes venimeuses. Maintenant, je regarde autour de moi, cherchant des issues de
secours. Je vois un panneau qui indique : "Barrage de Santa Gertrudiz : 17 km". Une centaine de mètres plus loin, un autre : "Barrage de Santa Gertrudiz : 16 km" : une contraction
spatio-temporelle, en somme, à travers laquelle on pénètre dans l'univers parallèle de don Pedro Rivera González. Il s'agit de deux constructions en terre crue, sur une surface d'environ 4 m sur
8. L'une tient lieu de chambre à coucher, avec un bel autel à la Virgen de Guadalupe recouvert de
fleurs en plastique. L'autre abrite la cuisine, où les flammes du foyer se mêlent aux lumières diagonales provenant des brèches que les pluies ont creusées entre les murs et le toit. C'est
surtout ici que la vie se déroule, au milieu de la fumée et de six chats rouquins. Deux chiens de berger veillent sur les trente et une chèvres qui donnent un peu de lait et de fromage. Outre un
panneau publicitaire (la bière Carta Blanca), l'autre élément décoratif est une meule en fonte, de marque Estrella et de couleur rouge, qui sert à broyer le maïs pour en faire les tortillas,
aliment de base des Mexicains. Dans la cuisine, dans les latrines, sur les habits, sur les mains, partout règne l'odeur douceâtre du maïs. D'ailleurs, don Pedro vit pour le maïs. Vous pouvez le
rencontrer, du matin au soir, assis à contempler son champ. Le maïs, il le voit pousser, lui. Plant par plant. A l'arrière de la maison, le reste de ses biens : une machette Collins
made in USA, réduite aux dimensions d'un couteau aiguisé depuis des siècles ; deux bâts pour les ânes ;
deux brouettes (l'une permettant de dormir devant le champ) ; une houe de marque Papagayo (The American Fork & Hoc Co) ; une pelle et une hache-pioche ; enfin, un instrument pour faire des cordes en fibre à partir du cactus lechugillo. A une branche d'arbre est accrochée une sandalette d'enfant qui attend sa pareille. Lorsque nous
arrivons, don Pedro est content. "Ici, on se parle et on se répond", dit-il. Il nous oblige à
manger des figues de Barbarie rouges et jaunes. Nous lui achetons un peu de café soluble, du sucre, quelques oignons. Nous le ravitaillons d'une grosse pinte de Coca-Cola comme on n'en vend qu'au
Mexique - son unique vice. En contrepartie, il nous raconte comment il a vu les troupes de Pancho Villa, et (peut-être) le révolutionnaire lui-même. "Nos femmes s'enduisaient les mains et le visage de liquides végétaux, dit-il, de sorte que, quand les révolutionnaires les attrapaient, elles disaient qu'elles étaient malades. Plus personne ne posait la main sur elles."
Don Pedro a travaillé dans les champs des latifundistes et dans les mines, en échange de quoi on lui permettait d'acheter une galette par jour. Il nous
conseille de voir la demeure du latifundiste, abandonnée après la distribution des terres aux paysans (don Pedro est fier de son "bout de papier"). Après une petite heure de chemin, nous nous
retrouvons au beau milieu de ruines désolées. Autour de nous paissent des chevaux redevenus sauvages. Au coucher du soleil, don Pedro, toujours vigilant, surveille encore son maïs.
"Don Pedro, qu'est-ce que vous êtes en train d'attendre ? - No espero nada [Je n'attends rien]", dit-il. Puis il sourit. Nous utilisons sa maison comme base. Dans un premier temps, nous allons à la découverte des peintures rupestres, dans des cavernes perdues et des
rochers inaccessibles. La vallée de Guadalupe Victoria semble se trouver sur la route du pèlerinage des Huichols dans le Wirikuta. Ils parcourent plus de 500 km à pied pour trouver le peyotl.
Quant à nous, nous marchons vers les Picachos, au milieu d'un semi-désert de buissons. Nous sommes guidés par Max, le chaman urbain. A Wadley, Max fait le pain pour le pueblo
. Pour nous,
il est le marraakame, "celui qui porte le cerf", celui qui prend le nom du Cerf-Peyotl, en partage
la nature et le porte en lui. Pour les Huichols, le peyotl est l'empreinte du Cerf bleu. Il existe sept espèces de peyotl bénéfiques et une espèce maléfique, celle qui porte des épines : la
différence se perçoit dans les subtiles nuances de couleur de la pulpe. Celles-ci correspondent aux cinq couleurs du maïs (le chiffre cinq est magique) et à deux couleurs liées aux
origines. "Le maïs nourrit le corps ; le peyotl nourrit la conscience", dis-je à un Huichol devant
qui j'étale ma culture anthropologique. "Ce que tu dis n'est pas complètement faux,
répond-il, mais, en réalité, tu ne sais pas de quoi tu parles." C'est alors que le Cerf-Peyotl
trouve chacun de nous (il doit en être ainsi). Nous l'amenons dans quelques grottes. Passons devant un rancho, deux maisons en adobe, une charrette de pionnier. On nous offre du fromage et des tortillas. Nous nous installons dans les cavernes. Je ne mâche pas le peyotl : il me
suffit de regarder la petite amie de Max en train de tricoter du macramé. Félix, enfin, nous ramène à Wadley, d'où nous repartons pour Real de Catorce en camionnette (une fantasmagorique Jeep
Willis, vestige de la Seconde Guerre mondiale). A la gare de Wadley, où un panneau indique : "Mexico City 680 km - Laredo, Texas 600 km", je vois un train de 118 wagons (du type Santa Fe et Union
Pacific) avec, accrochés dessus, des clandestins fantomatiques venant du Guatemala. Wadley est un paysage d'esprit ranchero. C'est là que ma femme fut transformée en doña Gabriela. Après avoir brisé le coeur d'une intéressante série de poivrots de carrefour (ils lui offraient à boire, mais
elle devait refuser dédaigneusement ; du coup, c'est moi qui vidais les bouteilles), elle a rencontré dans un magasin le ranchero
de sa vie. Grand, la moustache tombante, le regard triste du bandolero fatigué, il se tenait dans un coin, une bière à la main. Il était 10 heures du matin. Il s'est levé, a effleuré la main de ma femme et lui a dit, en posant un doigt sur
son grand chapeau : "Doña Gabriela, m'accorderiez-vous l'honneur d'un corrido ?" Elle a semblé embarrassée (elle ne se rendait absolument pas compte que le corrido en question était une danse de ranchero
typique, du genre fandango), mais émue. Le temps d'un instant, ce fut l'amour. Nous l'avons rencontré de nouveau le même soir. Il tenait à peine debout,
pissant toute sa bière, ânonnant des chansons, et il avait envoyé son cheval au diable. Doña Gabriela eut les larmes aux yeux : c'étaient les reflets des millions d'étoiles qui constellent la
nuit dans le désert mexicain. Comme on dit ici : "Sur la Lune est dessiné le visage du coyote."